Dans "l'Inde ancienne", il y a ceux qui tiennent parole et sont tenus par la parole: ce sont les brahmanes qui disent le Véda. De l'autre côté, il y a ceux qui retiennent leur parole et sont tenus par le silence: ce sont les yogins. Les uns sont installés dans le monde qu'ils cherchent à fortifier et reproduire, ils ouvrent les yeux sur lui et leur plénitude est du côté de la pluralité. Les autres fuient le monde, ils ferment les yeux et leur plénitude penche vers la vacuité. (Le Veda. La parole sacrée des brahmanes. Michel Angot)
Il y eut bien des compromis entre la parole et le silence. Le Véda, la parole sacrée des brahmanes, un recueil de formules incantatoires, les mantras, est devenue un des textes où s'alimente, non sans difficultés, l'identité de l'Inde.
Le Véda fut composé dans sa grande majorité avant l'introduction de l'écriture en Asie du Sud; la diffusion de l'écriture dans les siècles qui précèdent notre ère n'a pas entraîné l'adhésion des brahmanes, la classe intellectuelle dont les membres ont toujours tenu pour l'efficacité de la parole, et éminemment de la parole védique. Composée oralement, la parole védique, partie essentielle de la tradition brahmanique, s'est transmise oralement. Le Véda doit être récité et non lu : réciter du Véda, c'est faire un acte de parole, non un acte de lecture (comme similairement le Pentateuque et le Coran dans la culture proche-orientale).
Dans la Brihad Aranyaka Upanishad (1,2.4), il est expliqué que l’entière création cosmique se met en action avec le son primordial "shabda brahman". Le son (ou nada en sanskrit) est véhiculé avec la force vitale (prana) dans le corps à travers les nadis, ces canaux liés les uns aux autres dans un réseau complexe de fibres subtiles, porteuses d’énergie, physique et mentale.
Autant ce son peut être cause de notre conditionnement dans un corps matériel particulier, autant il peut, comme l’affirme le Védanta Sutra (anavrittih shabdat), nous aider à nous libérer définitivement de la matière par la récitation ou le chant de mantras. Ces vibrations sonores sacrées servent comme un laser à percer nos états inférieurs de conscience -sensoriel, mental et intellectuel- et nous faire accéder à l’éveil spirituel. Les sept chakras et les trois nadis –ida, pingala et sushuma nadis– réagissent tous aux mantras, élevant le pratiquant à des niveaux supérieurs de conscience.Les Védas comportent des milliers de mantras qui véhiculent avec eux paix, amour et harmonie. Leur récitation est généralement faite par des panditas ou des brahmanas versés dans l’accomplissement de rituels sacrés ou dans l’étude des textes.
Selon les Upanishads, AUM (OM) est la représentation sonore du Suprême, c’est le Brahman impersonnel et indifférencié sous forme de vibration. Ce AUM est formé de la 1ère (A) et la dernière (U) voyelle, ainsi que de la dernière consomne (M) de l’alphabet sanskrit. Il est considéré comme le mot par excellence englobant "toutes les vérités que les mots peuvent exprimer". Il est aussi dit que la lettre A représente l’état de veille (jagrat), la lettre U l’état de rêve (svapna), et la lettre M le sommeil profond (susupti), ; AUM englobant ainsi la totalité de la conscience, l’ensemble des états de conscience.
AUM est souvent présenté comme le mantra primordial (udgitha ou pranava mantra : le mot prana signifiant précisément la "vibration vitale".)
Les brahmanes sont une classe d'hommes formant une toute petite minorité au sein des populations d'autant que les femmes, y compris les épouses, n'avaient pas le droit de la réciter ou même de la connaître. Les descendants de ceux qui avaient composé le Véda dans l'antiquité (peut-être à partir de 1500 avant notre ère) l'ont ensuite étudié et transmis de père en fils.
Les brahmanes avaient le monopole de la totalité du Véda : eux seuls pouvaient (devaient: c'était leur dû comme devoir et comme dette) l'entendre, le dire et l'enseigner ; eux seuls étaient des hommes complets parce qu'ils avaient complètement accès au Véda. En pratique, la plus grande majorité des peuples d'Asie du sud où vivaient les brahmanes n'entendaient pas le Véda et ne devaient pas l'entendre. Mais ces peuples reconnaissaient aux brahmanes une certaine précellence car ceux-ci ne pouvaient tirer leur subsistance que des dons qu'ils recevaient et de la rétribution de leurs services cognitifs.
Simultanément, les brahmanes n'ont jamais eu le monopole du religieux : chaque maître de maison, quel que soit son statut, encore aujourd'hui, est son propre prêtre et officie en tant que tel dans sa maison. Le temple n'est pas, tel une église, le lieu du peuple rassemblé pour la liturgie mais la maison privée d'un dieu et de toute façon il n'y a aucun temple à l'époque du Véda (les premiers datent du Ve siècle peut-être).
Les brahmanes sont ceux à qui leur statut impose d'être les lieux de mémoire où du Véda est entreposé, des instruments qui transforment cette mémoire en parole et les passeurs de cette parole à leurs fils ou à ceux qu'ils adoptent pour ce faire. Ils s'en font les conservateurs, les récitants, les utilisateurs et les passeurs. Ils n'ont pas à le comprendre intellectuellement. Le Véda est la source silencieuse déposée dans les mémoires du flot de paroles des brahmanes et ceux-ci, en récitant, manifestent leur statut qui est de pouvoir rembourser personnellement la dette de l'humanité envers le Véda, la Connaissance principielle.
Véda est l'un des multiples noms qui lui fut attribué et celui qui aujourd'hui est demeuré le plus vivant bien que les parties tenues pour les plus sacrées (la Rik-Samhitâ 'collection des strophes'= RS) ne se connaissent pas en tant que Véda. Au singulier, Véda se réfère à la connaissance principielle ; mais longtemps a prévalu le pluriel, les Védas, tant était vif le sentiment de la singularité de chacune de ses parties.
Au centre de ce recueil de"formules" (mantras) le "brahman" est ce terme qui a désigné l'absolu, non plus un fait de parole mais ce dont parle la parole et que la parole n'atteint pas. Les étudiants en Véda se nommaient brahmacârin '[qui] fréquentent le brahman', c.-à-d. le Véda.
Le Véda est passé d'un héritage réservé aux brahmanes à un symbole de l'identité nationale indienne globale. Autrefois « passeurs » par leur mode de vie et la récitation, les brahmanes sont devenus des intellectuels modernes dépossédés de leur exclusivité. Même les groupes opposés au védisme (Jaïns, Parsis) s'en réclament désormais par simple patriotisme culturel.
Aujourd'hui, des maîtres en parlent sans fin, à des auditeurs qui ne sont pas censés le comprendre. Il est partout diffusé et par tout le monde: aux abords d'un temple, on peut entendre des mantra (des formules) du Véda récités par une femme, diffusés par des haut-parleurs et cela alors que les cultes contemporains ne sont en rien fondés sur le Véda: les principaux dieux vénérés dans les temples (Shiva, Râma, Krishna, Ganesha, etc.) n'ont rien de védique tandis que les dieux védiques sont totalement ignorés (les Ashvins), marginalisés (Indra) ou réinterprétés (Vishnou). On accompagne le Véda de musiques. Outre les livres, les cassettes, les CD, il est bien sûr disponible sur Internet, en vente par Amazon.com... : Le Véda est devenu un objet.
Chacun des trois Véda, cette Triple Science, porte le nom du type de ses mantra : les ric (strophes) du Rig-Véda sont des vers scandés, les sâman 'chants' sont chantés ; les autres sont des Yajous 'formules pour le yajña'. Il y a donc pour chaque Véda une collection (samhitâ) des mantra de ce type.